«Favoriser les mesures incitatives»

Plus de 10000 paysans font entendre leur courroux devant le Palais fédéral
27 décembre 2015
Les déchets dans les prés et dans les champs restent un problème
27 juin 2016

SERGE AMIGUET dirige le laboratoire et bureau d’étude Sol-Conseil qui a fêté ses 40 ans récemment. Ingénieur horticole et spécialiste des sols, il connaît bien les problématiques liées aux terres agricoles.

Les agriculteurs s’intéressent-ils plus à leur sol qu’auparavant ?

Il est vrai de dire que ces dernières années on (re)parle beaucoup du sol ce qui me réjouit! Si on prend l’exemple de l’imposition des analyses pour les PER chaque dix ans, il est clair que ce système n’incite pas les agriculteurs à s’y intéresser. De fait, ils s’en tiennent souvent au strict minimum imposé même si celui-ci ne permet pas de répondre à la problématique qu’ils rencontrent. Si la motivation n’est pas là, les résultats ne sont pas utilisés et finissent le plus souvent dans un tiroir. Avec le risque supplémentaire de décrédibiliser tout le système. Une approche plus incitative qu’obligatoire aurait à mon avis plus de succès. Une partie des agriculteurs laisserait probablement tomber les analyses, mais ceux qui y auraient recours pousseraient plus loin la démarche.

La qualité des sols en Suisse est plutôt bonne, dit-on?

Tout est relatif, mais comparé à d’autres pays, je trouve que l’agriculture suisse a déjà fait beaucoup d’efforts! J’ai notamment été surpris de la faible couverture hivernale de sols céréaliers en France lors d’un récent voyage. A l’heure où le Ministère français de l’agriculture annonce des mesures pour augmenter le taux de carbone des sols, on perçoit rapidement quels leviers il faudra actionner en premier… Cela dit, sur cet aspect précis, le potentiel d’amélioration des sols du plateau suisse est loin d’être négligeable.

Récupère-t-on un sol dégradé facilement?

Tout dépend du type d’atteinte! Une compaction marquée de la sous-couche est par exemple un vrai problème. Si les sols ne sont pas complètement dégradés – il faudrait alors des décennies et des changements radicaux de pratiques pour les reconstituer – les résultats peuvent aussi être assez étonnants dès les premières années avec les méthodes aujour d’hui à disposition. Par exemple, lorsqu’elle est «vraiment» mise en œuvre, la lutte contre l’érosion montre très vite des résultats probants. Rappelons que ce phénomène reste un des fléaux de la fertilité des sols.

Les fabricants n’ont-ils pas fait des efforts avec des pneus plus larges et/ou qui se dégonflent?

Oui, les techniques évoluent rapidement et c’est tant mieux. Les tracteurs à chenilles ont aussi fait leur apparition dans les milieux agricoles et rendent possible certains travaux sur sols peu portants ou élargissent la période d’intervention. Il faut toutefois rester prudent face aux arguments de vente de certains fabricants. Si parallèlement les machines deviennent de plus en plus lourdes, l’effet positif de ces options pneumatiques est fortement réduit, l’impact de la pression s’appliquant plus en profondeur là où la sensibilité du sol est justement plus importante. Or, si la couche de terre végétale (l’horizon A), biologiquement active et structurée, peut se reconstituer, ce n’est pas le cas de la couche sous-jacente (horizon B), avec le risque de tassement et d’interruption  des échanges entre les horizons. Le choix des techniques de travail doit donc être pondéré. L’équation se complique dès lors qu’on intègre les paramètres de coûts à la production (carburant, temps, etc.).

La recherche peut-elle encore apporter de nouvelles méthodes?

Bien sûr… Si les crédits et les restructurations successives le permettent encore  à l’avenir! Dans notre domaine, les paramètres physiques et chimiques du sol sont bien documentés mais restent des déterminations prioritaires. La voie de recherche qui s’engage porte sur la connaissance de la biologie des sols dans l’objectif de dégager des indicateurs du sol fiables qui permettront de quantifier cette forme de fertilité parallèlement aux analyses d’activité biologique déjà pratiquées (ATP/CO2 par exemple) et au-delà de certains groupes taxonomiques (vers de terre, collemboles, etc.). Légitimement, la production attend des tests simples à la mise en œuvre et peu coûteux afin d’agir par le biais de méthodes pragmatiques dont les techniques existent peut-être déjà sur l’exploitation.

Un exemple d’un «bon» sol du point de vue chimique?

Les visions du producteur et de l’écologue diffèrent sur ce point. Celle de l’agronome consiste en un sol équilibré dans ces teneurs en éléments nutritifs donc capable de nourrir en suffisance les cultures sans risquer les carences ni les pertes par lessivage. Il sera aussi exempt de pollution en respectant les critères de l’Ordonnance sur les atteintes portées aux sols (OSol). Pour mon jardin donnez-moi donc un beau sol brun, profond, carbo
naté, riche en matière organique…

Le non-labour n’est-il pas une solution?

Le non-labour donne des résultats spectaculaires, c’est avéré. Evitons toutefois d’être dogmatique! Le labour garde encore sa place dans certains cas. Il ne faut pas oublier les risques de reprise en masse du sol dans les couches précédemment labourées. Les techniques de travail superficiel des sols impliquent aussi un recours accru aux herbicides. Ponctuellement un labour peu profond, réalisé en conditions d’humidité optimales peut aider sur les aspects de décompaction superficielle et de gestion des adventices, du moins c’est l’observation que j’en ai fait. Les techniques sont encore appelées à évoluer, notamment par leur mixité.

Pratiquement, quelle orientation faut-il prendre?

Il existe autant de situations différentes qu’il y a d’exploitation agricole. Les agriculteurs sont demandeurs de réponses simples, applicables et financièrement supportables!  Les thèmes qui reviennent de manière récurrente concernent le drainage des sols, le chaulage (souvent suite à un démarchage), le choix entre labour et non-labour, la lutte contre l’érosion. Le passage à la fertilisation organique suscite aussi de nombreuses questions et comme la diversité des amendements ne cesse de croître elle nécessite un accompagnement.
Reste le point de la politique agricole qui de par le financement qu’elle apporte au monde agricole suisse dicte pour beaucoup les évolutions. A mon sens peu de professions doivent se réinventer aussi fréquemment et profondément; à ce niveau j’admire la capacité d’adaptation de nos agriculteurs.

Propos recueillis par Pierre-André Cordonnier