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Une femme qui s’engage suscite des vocations

Comment motiver les femmes rurales à intégrer des associations de défense professionnelle? Le point avec trois présidentes d’organisations de paysannes...

Comment motiver les femmes rurales  à intégrer des associations de défense professionnelle?

Le point avec trois présidentes d’organisations de paysannes:

PATRICIA BIDAUX, ISABELLE BARRAS et NATACHA STAUFFER.

Les associations de paysannes peinent à motiver. En plus de la criante absence de jeunesse, nombre de démissions sont à déplorer alors  que la défense professionnelle semble plus que jamais nécessaire. Etat des lieux avec trois présidentes: Patricia Bidaux, présidente de l’Union des paysannes et femmes rurales genevoises (UPFG), Isabelle Barras, présidente de l’Associa- tion fribourgeoise de paysannes (AFP), ainsi que Natacha Stauffer, présidente de l’Union des paysannes neuchâteloises (UPN).

Les associations de paysannes offrent une occasion d’échanger entre dames du même milieu et proposent cours et activités, certes. Cependant, une autre cause est à la base de celles-ci, la défense professionnelle. Pourquoi ce concept  peine-t-il à fédérer?

Natacha Stauffer (NS): Sous le terme «défense professionnelle», on imagine à tort une certaine forme d’engagement guerrier, comme si l’image des féministes – d’ailleurs, qu’englobe ce terme? – ou des suffragettes restait en toile de fond. Mais ce n’est pas du tout de cela dont il s’agit. Fi des révolutions au rouleau à pâte! De plus, beaucoup de femmes travaillent à l’extérieur, donc bénéficient déjà d’une certaine protection sociale personnelle. Elles en oublient peut-être de s’intéresser à leur propre statut sur l’exploitation. Il faut encore dire que les associations qui intègrent les femmes rurales doivent tenir compte des deux populations.
Isabelle Barras (IB): L’image de la paysanne qui s’engage est encore difficile à porter. Il y a en outre une certaine opacité dans le résultat de nos actions. Le monde politique de la défense professionnelle est complexe. Nous ne pouvons pas tout porter sur la place publique, au risque de faire avorter prématurément nos espoirs. J’ai en outre remarqué que les paysannes sont promptes à défendre l’exploitation familiale mais peu leur statut au sein de celle-ci.
Patricia Bidaux (PB): Il faut dépasser un certain cliché. Personnellement, j’ai mesuré l’impact non négligeable d’une femme qui s’engage. Elle ouvre un chemin, s’ancre visiblement dans la société et suscite des vocations.

Pourriez-vous citer quelques exemples d’aboutissement de vos engagements?

PB: Acheter de l’autre côté de la frontière et espérer que l’agriculture genevoise se pérennise est une gageure monumentale. C’est vivre dans le déni de la réalité qui veut qu’un paysan genevois devrait gagner sa vie au travers de ce qu’il vend! Voilà la défense professionnelle que l’UPFG souhaite mener et qu’elle soutient au travers d’actions sur le terrain (participation à la commission technique du label Genève Région – Terre Avenir (GRTA) et promotion de ces produits). Je m’engage par ailleurs pour sensibiliser les gens aux incohérences notoires.
IB: L’organisation de la journée de la paysanne a tissé des liens entre la vulgarisation et nous, alors qu’historiquement il y avait plutôt séparation. Nous sommes présentes aux côtés des hommes au sein de l’Union des paysans fribourgeois. Il faut dire aussi que les récoltes de fonds et le maintien de notre présence dans les manifestations mangent une trop grande partie de notre énergie.
NS: Grâce au projet FARAH (Femmes en agriculture responsables et autonomes en complémentarité avec les hommes), les paysannes de notre canton ont acquis une grande ouverture.

Avez-vous une vision ou des projets pour l’avenir?

 PB: Mon premier but était de placer des paysannes au comité, le deuxième sera d’essayer de placer du monde en politique. Initialement, notre association est apolitique. Je voudrais pourtant faire passer une image moins négative de celle-ci qui pour moi signifie «prendre soin de la maison».
NS: Je voulais d’abord changer l’image de la paysanne. Son statut a beaucoup évolué, elle est devenue moderne. Pour l’avenir, je veux encore améliorer la visibilité de la paysanne et encourager les jeunes à nous rejoindre vraiment. Nous avons pu prendre conscience avec nos relations transfrontalières que le patrimoine était dans notre pays une notion très investie alors qu’en France, par exemple, il y a moins cet attachement «à la terre des ancêtres». On ne remet pas une menuiserie comme une exploitation agricole. D’un côté, cela me surprend et peut-être faut-il évoluer. J’aimerais que les femmes se sachent compétentes pour s’engager. Il faudrait avoir quelques papables pour les mettre à disposition lorsque des places viennent à vaquer. Nous devrons encore mieux informer, mais qui prend le temps d’aller lire les informations sur le site?

«Devrions ­nous peut-­être oser porter un autre regard sur qui nous sommes?»

IB: Nous allons regarder de plus près les résultats de l’analyse de la fusion de la défense professionnelle hommes-femmes sur Lucerne. Il faudra aussi observer les places vacantes dans les différentes commissions. Notons que si le partage du revenu agricole pour une épouse salariée est un idéal à atteindre, il faut d’abord se battre pour que ce revenu soit correct. Je souhaiterais aussi renforcer la formation à la problématique du couple chez les garçons. Je voudrais voir venir des paysannes à l’assemblée avec des sujets, des questions ou des idées et ne plus jamais enregistrer une démission pour manque de temps pour participer aux cours.

Au final, ce sont bien  des compétences humaines  que doivent développer  les paysannes, pour s’engager. Mais comment créer cette ouverture?

NS: Il faut laisser le temps. Il m’arrive encore de constater des choses incroyables, que nous croyions révolues. Notre monde évolue pourtant, j’en suis certaine. Ce sont par de tout petits pas que nous progressons.
IB: Dans sa nature, la femme doute d’elle-même. Elle a aussi toujours le souci des enfants et du ménage. Elle doit oser s’engager et se sentir reconnue. Nous devons y travailler, mais je n’ai pas encore trouvé comment.
PB: Votre question soulève une autre question. Pourquoi mettons-nous toujours en avant uniquement les compétences humaines lorsque l’on parle des femmes? Etre stratégique, tactique pour atteindre un objectif et développer la gestion de projets: autant de compétences indispensables à la bonne marche de toute exploitation! La paysanne y a toute sa place! Pour faire évoluer les mentalités, notre discours doit changer. Pour cela, devrions-nous peut-être oser porter un autre regard sur qui nous sommes?

PROPOS RECUEILLIS
PAR MARTINE ROMANENS 

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